LA TUNISIE ET SES JUIFS DANS L’ENCHEVETREMENT DU «PRINTEMPS DES NATIONS » ARABE

 

Par le Professeur Michael M. Laskier*

 I. La scène interne tunisienne par rapport aux autres sociétés arabes

    La  révolution  tunisienne a éclaté le 17 Décembre 2010 et a entrainé le renvoi du Président Zine El – Abidine Ben – Ali, le 14 Janvier 2011 et l’effondrement du régime autocrate. Le catalyseur de cette révolution est lié étroitement au désarroi causé par le profond chômage et la hausse des prix des denrées alimentaires et des loyers ainsi que la corruption économique qui a caractérisé la majorité du règne de Ben – Ali. Les familles Ben – Ali et Trabelsi (la famille de sa femme) ont accumulé une grande fortune au détriment du peuple tunisien. Les documents découverts (Wikileaks ) prouvent incontestablement qu’ils dominaient usines, corporations et l’immobilier. La mauvaise réputation de la Tunisie en ce qui concerne  son contrôle quant à l’utilisation de l’Internet et contre les groupes des droits humains et des journalistes, était réputée. Comme l’Algérie, l’Egypte et la Libye, la Tunisie a aussi développé une longue tradition de falsifications des résultats d’élections parlementaires et municipales et de répressions des éléments d’opposition, avec une poigne de fer.

   Pendant les manifestations orageuses en Janvier – Février de cette année, la police et les forces des services de sécurité ont utilisé une violence excessive pour arrêter le mouvement des jeunes intellectuels et militants laïques ainsi que les syndicats qui exigeaient la mise en œuvre de réformes politiques et sociales radicales. ces jeunes bénéficient d’une formation universitaire supérieure à celle de la plupart des pays arabes. D’une part, l’ancien gouvernement investissait d’énormes ressources dans l’éducation; d’autre part la plupart des diplômés d’établissements d’enseignement supérieur avaient d’énormes difficultés à trouver des emplois qui correspondent à leurs qualifications. Souvent ils ne pouvaient  trouver aucun parti prêt à leur donner un travail quelconque. Comme pour l’Egypte et pour d’autres régions du monde islamique, ils furent contraints de reporter leur mariage et leur ambition de fonder une famille, tenant compte de leurs difficultés financières.

   Ce qui caractérise la révolution tunisienne ainsi que l’égyptienne qui a suivi, est le manque de participation des éléments islamistes dans les batailles de rues et dans les manifestations spontanées et organisées. Non seulement les islamistes ont gardé l’anonymat, mais de plus ils n’ont pas attaqué verbalement les rebelles laïques. L’aspect extraordinaire de la révolution des jeunes tunisiens est qu’elle a embrasé le feu en Égypte, en Libye, au Yémen et en Syrie. Bien que l’origine de la protestation contre les régimes totalitaires dans le monde musulman était en Iran bien avant la révolution en Tunisie, c’est la Tunisie qui a créé dans le monde arabe un précédent révolutionnaire.

Les protestations qui ont frappé en Février 2011 le Maroc ont été beaucoup moins dynamiques qu’en Tunisie et qu’en Egypte. Cependant le feu attisé en Tunisie est celui qui a poussé le roi du Maroc Mohammed VI, de prendre d’ambitieuses initiatives et d’annoncer, le neuf Mars 2011, son intention d’établir une nouvelle constitution démocratique, accompagnée d’un référendum et de transférer tous les pouvoirs exécutifs au Premier ministre du parti élu aux élections parlementaires . Si Mohammed VI tiendra sa promesse, il deviendra un roi sans pouvoir exécutif comme les rois d’Europe d’aujourd’hui. Ce qui sera préservé à la monarchie marocaine sera le titre religieux à l’accent symbolique: « Amir al – Mueminin » (commandeur des croyants). C’est cette nouvelle réalité, notamment en Tunisie et en Égypte qui avait amené le roi à tirer des conclusions, à prendre des mesures préventives, pour ne pas tomber dans le piège comme l’ont fait, tête baissée, Ben – Ali et Moubarak, et sauver ainsi la monarchie shérifit qui date de plus de quatre cents ans.

   Le temps nous dira ce qui se passera en Tunisie et dans les autres pays arabes qui apparemment, passent les premières étapes d’une révolution continue. Bien entendu, il vaut mieux éviter les prophéties dans notre région versatile. Mais il est clair que les révolutions globales qui ne sont pas arrêtées par un coup d’Etat militaire du gouvernement ou par des islamistes radicaux (comme l’Iran, le Soudan ou l’Afghanistan), s’accélèrent au fil du temps.

La Révolution française qui a commencé en Juillet 1789 a eu ses hauts et ses bas depuis la création des Républiques impuissantes,  le retour réactionnaire monarchique et de nouveau des républiques dont certaines corrompues et antisémites, comme l’affaire Dreyfus et le régime de Vichy. En fait, la démocratie française stable n’est née qu’à la Cinquième République, en mai 1958.

   Quant aux islamistes, il est clair qu’après le «printemps arabe» il sera impossible d’empêcher leurs mouvements de participer aux élections parlementaires et peut être faire face au poste de Premier ministre et de président. Jusqu’en 2011 le régime de Ben – Ali et les gouvernements de Moubarak ont arrêté et empêché les islamistes de développer  leurs mouvements pour devenir des partis légitimes étant donné que leur « constitution » se basait sur des principes religieux ou alors parce qu’ils contestaient la légitimité politique des régimes.

Le mouvement Ennahdha (Le Parti de la Renaissance) tunisien, était interdit depuis deux décennies et leur chef, Rached Ghannouchi  avait été exilé en Europe. Au retour de son exil en Tunisie en Février 2011, le mouvement est légalisé.

Après le rejet de Moubarak, les « Frères musulmans » égyptiens ont établi un parti « civil » – le Parti de la liberté et de la justice qui prétend être un mouvement autonome à part des Frères musulmans et promet de prendre part au champs démocratique qui devrait prendre forme dans les mois à venir. Au Maroc le Parti  de Justice et de Développement, est légalisé depuis longtemps puisqu’il avait accepté un dialogue politique et démocratique et de s’abstenir de recourir à la violence.

Bien que la Tunisie soit le pionnier dans le monde arabe, pour l’élaboration d’une société autant que possible laïque, où le statut de la femme est le plus qualitatif du monde arabe: Est-ce-que les islamistes pourront prendre en charge le nouvel ordre politique après les élections prévues prochainement?

Est-ce que les séculiers seront ceux qui donneront le ton politique du pays? Ou peut-être qu’après les élections et la publication des résultats, se créera une coalition diversifiée de modernistes et d’islamistes qui fonctionnera en harmonie en conséquence de cette nouvelle réalité?

    Le parti Ennahdha – prétend être similaire au Parti de la Société pour la paix (MSP) en Algérie et le Parti de Justice et de Développement, au Maroc qui sont considérées comme modérés. Ghannouchi  a déclaré récemment que son mouvement participera aux prochaines élections et qu’il rejette le modèle iranien d’une république islamique à l’extrême et déclare que le Parti Justice et Développement Turquie ((AKP) est plus adapté à sa vision du monde. l’AKP islamiste a réussit car il a encouragé les structures de gouvernement démocratiques authentiques, il entretient des liens étroits avec l’Union européenne et les États-Unis, il dirige une économie florissante et continue à être membre de l’Alliance atlantique.

Il n’est toujours pas clair si Ennahdha a déposé sa candidature au pouvoir cependant il a présenté des candidats aux élections parlementaires.

A l’heure actuelle il est difficile d’évaluer si le parti islamiste réussira a obtenir des résultats impressionnants aux élections. Les éléments laïques préviennent du danger que ce dernier représente étant donné qu’il n’est pas aussi libéral et « civile » qu’il le prétend et que ce n’est qu’une stratégie intelligente qui est fausse et trompeuse. Son ultime but est d’établir d’une manière opportune dans le long terme, un Etat islamique fondé sur les principes de la Charia. On prétend que l’élite intellectuelle ainsi que les révolutionnaires du  « printemps arabe » de la région méditerranéenne, seront obligés d’affronter les partisans islamiques à l’intérieur du pays. Cette situation pourrait entrainer une intervention militaire et l’établissement de la loi martiale. Cependant en dépit de toutes les prophéties et des avertissements, en fait, un brouillard enveloppe l’avenir.

II. Les Juifs de Tunisie dans l’enchevêtrement de la nouvelle réalité

  Sur plus de 100 000 Juifs qui vivaient sous le régime du protectorat français à l’indépendance en Mars 1956, il n’ y a aujourd’hui que 1500 environ: deux – tiers dans l’île de Djerba et le reste à Tunis. Malgré les affrontements et les difficultés – notamment pendant la guerre des Six Jours, Yom – Kippour, après l’attaque armée de l’air israélienne contre le quartier général de l’OLP en Tunisie dans les années quatre-vingt qui provoqua des tensions entre musulmans et juifs ainsi que l’attaque de la synagogue de Djerba il ya dix ans – Aucun réel danger n’a été constaté pour les Juifs pendant les dernières décennies. Leur statut en Tunisie est beaucoup mieux que celui des chrétiens coptes en Egypte, dont la vie était difficile sous l’ancien régime mais à présent, est devenue insupportable et dangereuse.  

Le légendaire président Habib Bourguiba a été l’un des pionniers dans la scène politique arabe à prendre l’initiative de lancer un appel à la paix entre Israël et ses voisins dans les années soixante.  Sa politique modérée  pragmatique envers Israël («Elle est née dans le péché, mais les Arabes doivent accepter son existence et pourparler »), reflétait son attitude favorable ainsi que l’attitude favorable de son gouvernement envers les Juifs.

Pendant des années la communauté juive de Tunisie à passé un processus d’auto-anéantissement en émigrant en France ou en Israël. Les causes de l’immigration sont enracinées dans les aspects économiques, culturelles, sociales  ainsi que dans la « alyia » en Israël, poussée par un sentiment sioniste religieux. Comme il a déjà été mentionné, la persécution des Juifs dans le pays ne se matérialisait pas car les aspects politiques étaient relativement mineures pendant le processus de sécularisation du pays.

   Est-ce que l’évolution dramatique de Décembre 2010 – Février 2011 ainsi que les tensions qui existent dans la société tunisienne et qui certainement augmenteront, éveilleront un désir d’immigration une fois pour toutes? Difficile de donner de réponse dans cette situation d’incertitude où il y a plus de questions que de réponses. Le renforcement du pouvoir politique islamiste et l’établissement d’un gouvernement religieux antisémite qui associera les Juifs tunisiens au sionisme et les décrira comme des agents  d’Israël, est à craindre. Les Juifs sont aussi préoccupés par la possibilité de l’établissement d’ un gouvernement de coalition composé de laïcs et d’islamistes ensemble. Après tout, même les éléments démocratique séculaires sont en partie, hostiles à Israël et soutiennent la lutte des Palestiniens ouvertement et incontestablement. Ce n’est pas un secret que les Juifs préfèrent l’ancien régime qui s’était soucié de leur sécurité et leur a permis de jouir de leur succès économique. Beaucoup ont exprimé discrètement leurs regrets pour le départ de Ben – Ali.

  On ne sait pas ce que feront les Juifs. S’ils décident de quitter, ils le feront pour plus d’une raison:

1) la sécurité instable et les luttes de pouvoir entre les islamistes et les modernistes peuvent les placer entre le marteau et l’enclume.

 2) la non-inclusion d’un chapitre dans la nouvelle constitution qui assurera leur sécurité d’existence comme population non musulmane.

 3) La situation économique s’est détériorée.

Les Juifs de Djerba sont en effet très préoccupés par la situation économique. Jusqu’au déclenchement de la Révolution, l’île de Djerba était un centre touristique très animé. Les touristes en provenance des pays de l’UE ont visité les bazars et occupé les hôtels de luxe sur un arrière-fond pittoresque d’une région de villégiature du désert.

L’instabilité de la Tunisie et de sa voisine la Libye a fait fuir les touristes ce qui a porté un coup sévère à l’économie locale. Comme les Juifs sont une composante dominante de l’industrie du tourisme de Djerba certains se sont retrouvés sans emploi ou avec de bien faibles revenus.

En l’absence d’un changements dans un avenir prévisible, on ne peut pas exclure la possibilité d’émigration des Juifs hors du pays.

Il est évident que l’Etat d’Israël s’est préparé en vue de l’absorption des immigrants tunisiens. Or il n’y a toujours pas de déplacement significatif.

De toute manière, même si la communauté juive de Tunisie sera épargnée et sauvegardée, elle est en voie de disparition d’ici une décennie ou deux décennies, à cause du processus de vieillissement de la population juive et de la migration progressive des jeunes. Il n’y aura plus de juifs à Djerba et à Tunis. La fin des communautés juives de Tunisie et du Maroc arrivera  comme ce qui est arrivé aux communautés juives d’ Algérie, de Libye, d’Egypte, de Syrie et du Yémen.

 

 

 

*Michael M. Laskier, est professeur d’Histoire moderne du Département des Etudes du Moyen-Orient à l’ Université de Bar – Ilan; il est aussi le président de l’Institut d’étude des organisations secrètes « Menahem Begin ». Ses fonctions à l’université ces dernières années comprennent celle de  Membre du Comité d’Election Supérieur du personnel ainsi que celle de  Membre du Comité Central de Doctorat.

Le professeur  Laskier a effectué son doctorat à l’Université de Californie -. Los Angeles (UCLA), il a organisé de nombreuses conférences internationales en Israël et aux États-Unis. Entre les années 1998 à 2002 Il était président du Département des Sciences Politiques au Collège universitaire d’Ashkelon. En mai 2011 il a été élu président de l’Association pour les Etudes du Moyen-Orient et de l’Islam en Israël.

Ses recherches portent sur les relations entre Israël – les Etats arabes, Israël et le bassin méditerranéen, l’Égypte et l’Afrique du Nord des temps modernes; La scène inter – arabe; l’islam radical, l’islam en Europe; le Maghreb, le Machrek et l’Union européenne de la société civile en Israël, les relations entre les Juifs et musulmans en France, l’histoire des Juifs dans les pays musulmans et en France.

Ses livres, nombreux et variés, ont éveillé beaucoup d’attention internationale: Israël et l’immigration en provenance d’Afrique du Nord: 1948-1970 (Ben – Gurion University, 2007), Prix « René Nissim Gaon », 2008.

les Juifs de l’ombre du Maghreb de Vichy et de la croix gammée (Tel – Aviv: Tel – Aviv, TSN « o );

Israël à la septième décennie: de nouvelles recherches sur la sécurité et la politique étrangère (Université Bar – Ilan, Michael M.Laskier et Ronen Yitzhak éditeurs );

 

The Convergence of Judaism and Islam: The Religious, Scientific and Cultural Dimensions (co-edited with Yaacov Lev; Gainesville: The University Press of Florida, 2011); The Divergence of Judaism and Islam: Interdependence, Modernity and Political Turmoil (co-edited with Yaacov Lev; Gainesville: The University Press of Florida, 2011); Israel and the Maghreb: From Statehood to Oslo (Gainesville: University Press of Florida, 2004); The Jews of the Middle East and North Africa in Modern Times (New York: Columbia University Press, 2003, co-edited and co-written with Reeva S. Simon and Sara Reguer); North African Jewry in the Twentieth Century (New York & London: New York University Press, 1994, 2nd Edition, 1997), The 1994 U.S. National Jewish Book Award; The Jews of Egypt, 1920-1970: In the Midst of Zionism, Anti-Semitism and the Middle East Conflict (New York & London: New York University Press, 1992); The Alliance Israélite Universelle and the Jewish Communities of Morocco, 1862-1962 (Albany: State University of New York Press, 1983); The European Union and the Maghreb,1980-2012: Political Tensions Offset by Common Interests [in preparation, contracted by the University Press of Florida]; French Jewry, 1945-1995: A Portrait of a Western European Community [in preparation, contracted by Sussex Academic Press]; Clouds of Danger: French Jewry in the First Two Decades of the 21th Century [in preparation]; Israel and the Mediterranean: Five Decades of Uneasy Coexistence [in preparation with Ronen Yitzhak, contracted by Sussex Academic Press]

 

                                                                          michael1949@013.net

 

Traduction Hanna Cohen Pérez

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